- Bonjour, Neeves.
- Bonjour, Monsieur.Neeves posa doucement la bonne vieille tasse de café sur ma table
de chevet, et je bus une gorgée revigorante. Le café, comme d'habitude, était parfait.
Pas trop chaud, ni trop sucré, ni trop léger, ni trop fort, pas trop de lait, et pas une
goutte de renversée dans la soucoupe. Un type vraiment épatant, ce Neeves. Si
fichtrement compétent à tout point de vue. Je ne me lasse pas de le répéter. Tenez, un
exemple entre mille. La plupart des valets que nous avons eus à notre service faisaient
irruption dans ma chambre le matin alors que je dormais encore, ce qui était extrêmement
pénible ; tandis que Neeves semble deviner par une sorte de télépathie quand je suis
réveillé. Il entre toujours, à la manière aérienne, avec son plateau, exactement deux
minutes après mon retour à la vie consciente. Ca fait une sacrée différence dans la
journée d'un quidam.
- Quel temps fait-il, Neeves ?
- Exceptionnellement beau, Monsieur.
- Quelque chose dans le journal ?
- On parle de quelques troubles dans les Balkans. Sinon Rien.
- Dites donc, Neeves, en rentrant du club je me suis procuré un de ces sièges pour
enfant dont il me semble que nous aurons besoin.
- Oui. Monsieur.
- Et croyez le ou non, je n'ai pu qu'à grand peine le faire entrer dans la Jaguar.
- C'est un coupé, Monsieur.
- La chose se complique s'il est nécessaire d'en faire entrer trois.
- Oui, Monsieur.
- Eh bien, Neeves, concentrez votre esprit sur ce problème ; le temps est en marche et
nous ne le rattraperons pas.
- Bien, Monsieur.
L'après-midi fut d'une chaleur paisible et somnolente. J'étais dans ma chambre,
m'acquittant de la correspondance que j'avais quelque peu délaissée ces derniers temps.
Les oiseaux sautillaient, les papillons voletaient. Quant à moi, j'en était au point
où, dans la lettre que j'adressais à mon tailleur, je m'apprêtais à lui dire son fait
au sujet de la manière dont la dernière veste en date pochait à la manche droite.
On frappa à la porte et Neeves fit son entrée, m'apportant le courrier du soir,
accompagné d'une tasse d'un café léger. Je posai les lettres sur le guéridon avec
indifférence.
- Eh bien, Neeves, dis-je.
- Monsieur ?
- Avez vous réfléchi à notre problème ?
- Oui, Monsieur.
- Avez vous trouvé comment faire entrer trois ce ces sièges autos dans la Jaguar ?
- Non, Monsieur, c'est impossible, Monsieur.
- Comment cela ?
- J'ai pris la liberté de me rendre chez le vendeur du siège, ainsi qu'au garage Jaguar,
afin de me faire une idée précise de ce qu'il fallait concilier.
- Sage démarche, Neeves.
- Merci, Monsieur
- Alors, Neeves ?
- Alors, Monsieur, en vous épargnant les détails techniques ...
- Merci, Neeves.
- Il n'existe pas de modèle Jaguar permettant à Madame, et Monsieur de voyager avec les
trois sièges destinés aux futurs enfants de Madame et Monsieur, et donc a fortiori dans
le coupé XJ12 de Monsieur.
- Neeves, soupirai-je.
- J'ai continué mes recherches, Monsieur et me suis procuré quelques unes de ces revues
qui traite de la question automobile.
- Et quelles sont les résultats de ces recherches, Neeves ?
- Le véhicule le plus adapté serait un monospace, Monsieur.
- Un Mono quoi, Neeves ?
- Un véhicule spacieux, doté de suffisamment de sièges pour répondre aux attentes de
Monsieur.
- Un Jaguar, bien sûr, Neeves.
- J'ai peur que non, Monsieur, la marque qui me semble la plus appropriée, serait un
Citroën, Monsieur, un Evasion.
Je considérai l'animal droit dans les yeux.
- Neeves, fis-je, vous dites des âneries.
- Très bien, Monsieur.
- Des sornettes.
- Très bien, Monsieur.
- Du mou de veau.
- Très bien, Monsieur.
- Un Booster ne roule pas en Citroën.
- Très bien, Monsieur.
- Très bien, Monsieur ... je veux dire, très bien, Neeves, ce sera tout, conclus-je.
Sur ce, J'avalai une infime gorgée de café non sans une certaine arrogance.
Il était assez tard lorsque je rendrai le lendemain soir. Entre les bouffée d'ozone, le
bon petit dîner que le m'était offert, et la bonne chère vieille voiture qui carburait
allégrement au clair de lune, j'avais retrouvé tout mon entrain. J'avais même été
jusqu'à fredonner en traversant Castanet. Jamais l'esprit d'un Booster ne se laisse aller
au défaitisme, et l'optimisme une fois encore régnais en maître dans le cur de
Vertram.
Ainsi donc, ce fut d'excellente humeur que je mis la voiture au garage à côté de la
Morgan, et réintégrai l'appartement en fredonnant un air guilleret. J'actionnai la
sonnette et, devançant mes désirs, Neeves fit son entrée chargé d'une carafe et d'un
siphon.
- Je suis de retour, lui déclarai-je en me préparant un petit remontant.
- Oui Monsieur.
- Madame va bien ?
- Oui, Monsieur, elle dort.
- Très bien, Neeves
- Vous avez médité, sur notre problème automobile ?
- Oui Monsieur.
- Avec succès ?
- J'ai là une idée, Monsieur, susceptible, je crois, de résoudre votre problème.
- Je vous écoute, répondis-je.
- Il faut à Monsieur, un second véhicule, le dernier modèle de Jaguar, permet à un
adulte de voyager avec trois enfants, avec les deux Jaguar toutes les possibilités sont
offertes, Monsieur.
Je dévisageai notre homme.
- Combien de boîtes de sardines avez-vous avalée, Neeves ?
- Pas la moindre, Monsieur, je ne suis guère amateur de sardines.
- Vous voulez dire que vous avez conçu ceci, sans même faire appel aux forces
stimulantes du poisson ?
- Oui Monsieur.
- Neeves, vous êtes unique.
- Merci, Monsieur.
- Faites le nécessaire, Neeves.
- Bien, Monsieur.
- Mais, j'y pense Neeves, Jaguar est quelque peu longuet sur les délais, il y a là une
faille dans votre idée. je le regardai sévèrement.
- Non Monsieur, mon neveu Charles est responsable des approvisionnements à la concession,
j'ai peur qu'un de leur client ait a attendre plus longtemps sa type E verte, elle sera
là demain.
- Vous êtes une perle, Neeves.
- Merci, Monsieur.
Je m'enfonçai un peu plus profondément dans le fauteuil, et profitai de la proximité
affectueuse de la carafe et du siphon.
Le lendemain soir, la livrée verte de notre nouvelle Jaguar resplendissaient dans
l'avenue, rehaussée par la lumière cuivrée le la soirée qui s'éternisait.
- Belle couleur, me fit remarquer mon épouse.
- Oui, Chérie.
- Et, où comptez-vous la garer, à la place de la Morgan ?
- ...
Neeves, fit alors son entrée comme pour me sauver d'une réponse trop hâtive condamnant
les charmantes virées dans le petit véhicule rouge.
- Neeves, nous avons un problème.
- Oui, Monsieur ?
- Le coupé et la Morgan occupent le garage et il n'est pas question de laisser cette
automobile dehors, c'est là un détail qui vous avait échappé Neeves.
Son sourcil droit ce leva d'un millimètre et demi.
- Non, Monsieur.
- Parlez Neeves !
- Le pavillon que j'occupe à Saint-Orens est muni d'un grand garage, si Madame et
Monsieur l'acceptent, je peux y mettre à l'abri la nouvelle automobile de Madame et
Monsieur, chaque soir et la ramener chaque matin.
- Qu'il en soit ainsi, Neeves. Vous pouvez nous quitter, nous nous débrouillerons pour le
reste de la soirée.
Quelques instants plus tard nous regardions notre valet, regagner son modeste logis au
volant d'une Jaguar flambant neuve. Quelque chose me tracasait mais je ne parviens pas à
mettre le doigt dessus. |